Il y a quelques jours, en ouvrant (numériquement) Le Devoir, j'ai eu le plaisir de trouver un photoreportage sur le Festival Mural. Qui plus est annoncé avec un regard pluriel, dans l’œil de « nos » photographes.
J’ai bientôt réalisé ne pas être capable de différencier les photographes d’une image à l’autre, toutes homogènes dans leur style photographique. Pas de « patte » particulière. Certainement, la contrainte éditoriale pèse lourd dans une telle homogénéité, de tels photoreportages résultant d’une commande précise, pour un média donné. D’ailleurs, récemment, le photographe de presse Didier Bizet rappelait la force de ces contraintes jusqu’à vider les images du « ton propre » de leur auteur :
Quand j’ai décidé de passer à la photo de presse, en 2015, je pensais arriver à faire valoir mon ton propre. Or là aussi tu continues à répondre à des donneurs d’ordre, à devoir viser une cible, un lectorat spécifique. Ça reste un système. Il y a des lignes éditoriales, tu ne raconteras pas la même histoire pour Le Figaro et pour Libé, ce n’est pas la même vision du monde 1.
Un autre constat s’est également imposé à la lecture du photoreportage présenté dans Le Devoir : ses trois auteurs sont, autant que je puisse le déduire en visitant leurs profils en ligne, des hommes. En explorant les récents photoreportages du même quotidien (sur les Francos, la victoire de la Victoire, les matchs du Canadien...), je retrouve les mêmes noms. Des regards masculins, exclusivement.
En déduire que l’homogénéité d’un style photographique est la résultante de l’absence de pluralité de regards issus d’une diversité de genre (parmi d’autres critères de diversité) serait un raccourci beaucoup trop simpliste - la fameuse causalité dont les sciences sociales, depuis Durkheim au moins, ont appris à tenir à distance l’observateur et l’analyste. Le rappel de contraintes de lignes éditoriales, ci-dessus, vient souligner l’ampleur des fonctions causales possiblement en jeu.
Reste que je me suis interrogée, à partir de cette situation, sur la présence des femmes photographes dans la photographie de presse (ou le photojournalisme) au Québec en 2026. Globalement, on le sait, les femmes photographes sont moins présentes, et lorsqu’elles le sont, moins exposées - tout type de photographie et toute ère géographique confondus. Ainsi, « (l’) effacement des femmes dans l'histoire de la photographie résulte d'une longue tradition de discrédit » 2, d'une réelle invisibilisation 3, même si des évolutions sont en cours 4. Au Québec, il n’a pas manqué de femmes dans le milieu de la photographie - et cela, dès les premiers temps de ce nouveau média, comme l’a mis en lumière l’artiste et chercheuse Luce Vallières. En photographie documentaire, depuis les années 1970, les femmes se sont fait une place 5. Cependant, en photographies de presse, leur nombre reste, aujourd’hui, réduit. Déjà, au sein de l’Agence Stock Photo (1987-2017), elles furent trois sur les 14 membres : Sophie Bertrand, Caroline Hayeur, Marie-Hélène Tremblay 6. Aujourd’hui, le répertoire des journalistes du Québec référence, en 2026, 88 photojournalistes. 11 sont des femmes, soit 12,5 % 7. Trois d’entre elles ont actuellement une activité pérenne et régulière de photojournalisme : Josie Desmarais (La Presse depuis 2022), Sarah Mongeau-Birkett (La Presse depuis 2021), Marie-France Coallier (Le Devoir depuis 2018 - pas de publication dans le quotidien depuis décembre 2025).
L’une d’entre elles, Sarah Mongeau-Birkett, s’exprime sur cette situation :
Quand on demande à Sarah pourquoi, selon elle, on lui connaît peu de consœurs dans le milieu des médias, cette dernière médite longuement en plissant les yeux, sans toutefois trouver de réponse. « Honnêtement, je ne sais pas. C’est un métier hyper masculin. Beaucoup de femmes choisissent plutôt de faire de la photographie artistique ou commerciale. Si je voulais une mentore… ce serait compliqué », avance-t-elle avant de retourner à ses réflexions. Elle reprend : « Mon travail n’est pas facile physiquement. Je traîne des équipements super lourds, partout, tout le temps avec moi ». 8
Dans ce même article, la description de certains des reportages de la photojournaliste mentionne également des activités en soirée (ce qui lui permet de s’occuper de son enfant en journée), ou à l’étranger, avec des départs parfois de dernière minutes : autant de contraintes à prendre en compte dans l’entrée ou l’évolution dans une carrière.
Or, l’absence de regards féminins dans les images publiées par les médias, est un enjeu. Sarah Mongeau-Birkett le note dans l’article précité :
Être une femme a-t-il une incidence sur sa façon de photographier? (Sarah) répond par l’affirmative, tout simplement parce que les hommes et les femmes vivent des expériences différentes. Sur le terrain, Sarah porte un bagage et un regard qui lui est propre, notamment lorsqu’elle braque son objectif sur des victimes de violence conjugale ou… sur des Ukrainiennes qui ont tout laissé derrière, même leur mari resté au combat, pour se réfugier en Pologne.
Il ne s'agit pas d'une simple statistique. Le regard de femmes photographes permet des décalages inédits, des compréhensions autres, des approches inattendues - spécialement sociales et politiques, focales souvent au cœur de la photo documentaire et des photoreportages, et tellement d'importance en cette époque caractérisée par des mouvements de fond qui touchent aussi bien la place des corps, des groupes, des identités, que des rapports de classe, de genre, de race... Ces apports sont particulièrement visibles lorsqu'on regarde « ailleurs », dans des sociétés où le décalage offert entre une situation constatée et le regard de femmes explose en pleine face 9. L'Iran, le Japon, la Sicile grangrenée par la mafia des années 1960-1980, ne sont certes pas le Québec de 2026... mais ce n'est pas pour autant qu'il s'agit de considérer comme acquise la pluralité des regards, et donc la compréhension de la complexité de nos sociétés via la photographie, là où, comme partout ailleurs, les « expériences sont différentes » selon sa position sociale, quelle qu’elle soit. S’en priver, c’est aussi conforter des normes dominantes, là où les médias « informent », c’est-à-dire « mettent en forme », littéralement.
Les raisons de l’absence des femmes comme photojournalistes au Québec sont certainement nombreuses. L’homogénéité de photoreportages à plusieurs mains peut également avoir plusieurs causes (éditoriales en particulier). Mais il est certain que proposer des photoreportages « pluriels » en omettant habituellement et de manière répétée le regard de femmes, c’est d’emblée risquer offrir une vision homogène.
JJ Faré, « L’histoire. Denis Bizet. Étapes d’États », Like. La Revue de www.toulesjourscurieux.fr, n°23, Hiver 2026, p. 85.
Lebart, Luce et Marie Robert. Une histoire mondiale des femmes photographes, Paris, Textuel, 2020.
Adler, Laure et Clara Bouveresse. Les femmes photographes sont dangereuses, Paris, Flammarion, coll. Les femmes qui, 2024.
Van de Moortele, Sylviane. Femmes photographes: dix ans de luttes pour sortir de l’ombre, Paris, Loco, coll. Histoires de photographe, n°03, 2023.
Lafontaine, Eve. La place des femmes dans le développement de la photographie documentaire au Québec (1970-1985), Montréal, thèse présentée à l'Université du Québec à Montréal, 2017.
Bertrand, Sophie et Jocelyne Fournel. Agence Stock Photo: une histoire du photojournalisme au Québec, Montréal, Québec, Les Éditions du Passage, 2024.
Voir le répertoire en ligne : https://www.fpjq.org/fr/repertoire-des-membres?filter[fonction]=photo, consulté le 17 juin 2026. Filtre « fonction » activé, avec le mot « photo ». L’identification au genre « femme » a été faite en analysant les profils en ligne, lorsqu’ils sont disponibles. Des erreurs peuvent être possibles à la marge, qui ne modifieraient cependant pas substantiellement un résultat sans appel quant à la proportion de femmes parmi les photojournalistes.
La Presse, 1er avril 2022 - https://www.lapresse.ca/promotion/2022-04-01/notre-equipe/sarah-mongeau-birkett-femme-photojournaliste.php
Ghabaian Etehadieh, Anahita. Espace vital: femmes photographes iraniennes, Paris, Éditions Textuel, 2023 ; Vermare, Pauline et al. Femmes photographes japonaises: des années 1950 à nos jours, Paris, Textuel, 2024; Guadagnini, Walter (dir.). Letizia Battaglia, Milan, Tours, Dario Cimorelli editore ; Jeu de Paume, 2024